La lumière ne lui a jamais parue aussi aveuglante…
- Tu sors encore aujourd’hui ? Lui demande sa mère.
- Ouais.
- Tu n’es pas dans le quartier je suppose…
- Finalement même bourrée, tu peux être intelligente.
Sa pique quotidienne lancée, il referme la porte derrière lui et court dans les escaliers. Il croise par la même occasion sa voisine du dessous qui lui lance un regard noir. Il n’y prête pas plus attention que ça. Tout l’immeuble est au courant de l’alcoolisme de sa mère et forcément dans ce genre de petit quartier peuplé de femmes au foyer qui n’ont que le hobbies de commérer sur la vie des autres, la famille de Kendrian devient une véritable famille de cas sociaux. Ce qui n’est pas loin de la vérité. Une mère alcoolique, un père invisible et un fils insociable, une belle brochette en somme.
Une fois sortie de sa banlieue, les mains dans les poches il prend le bus pour le centre ville. Il a un rendez vous dans un restaurant pour faire un essaie la semaine prochaine, le patron veut d’abord s’entretenir avec lui pour voir s’il a les compétences requises pour servir dans ce genre de restaurant. Kendrian a peut être du mal à sourire sincèrement mais faire semblant il y arrivera surement. Il ouvre la porte naturellement et s’approche d’une serveuse pour lui demander d’appeler le patron.
- C’est moi le patron. Vous êtes intéressé par la poste je suppose ? Alors je vais être clair, je m’autorise à vous prendre à l’essaie pour une semaine, si je m’aperçois que vous êtes un incapable vous êtes viré sans rien toucher à mise à part les pourboires. Dans le cas contraire où vous me convenez, vous toucherez le minimum syndical, une paie de misère en somme sur un CDD de six mois pour le moment. La totalité du pourboire vous revient. Ca sera tout ? Je veux vous voir lundi à dix heures pour le service de midi. Vos horaires seront affichés sur le tableau blanc dans les cuisines. Au revoir.
Plus directe, tu meurs. Kendrian remercie sa futur patronne, quelque peu dérouté il ressort du restaurant. Finalement l’entretien n’a duré que cinq minutes, il n’a même pas eu besoin de recourir à un sourire factice pour montrer son envie de travailler. Il ouvre sa veste sentant la chaleur de l’été s’installer à chaque minutes qui s’écoulent. Bientôt neuf heures. Il remarque un petit magasins de confiseries, le visage rayonnant d’Eileen apparait soudainement dans son esprit, il fouille ses poches dans l’espoir de trouver un peu de monnaie. Il rassemble les quelques pièces et rentre dans la boutique, une multitude de bonbons plus colorés les uns que les autres défilent sous ses yeux, une véritable mine d‘or. Ses yeux curieux et gourmand s’attardent sur chaque bocal, distributeur, boîte, énorme sucette, brochette.
- Je peux t’aider ?
Kendrian se retourne et croise le regard d’une jeune fille qui ne lui est pas inconnu.
- Ah mais je te reconnais ! Tu es le garçon un peu cinglé de l’autre jour au lac ! Coralie !!! Viens voir qui est là !
- Oui ?
La petite brune du lac fait apparition derrière le rideau et reste surprise en voyant Kendrian. lui-même encore perplexe n’arrive pas tellement à réfléchir correctement.
- Hey ! Salut Kendrian tu te souviens de moi ?
- Tu es la fille qui m’a lancé un ballon sur la tête, lui dit Kendrian.
- Oui c’est moi, sourit Coralie gêné.
- Tu désirais quelques choses ? Lui demande l’autre jeune fille.
- Euh quelques bonbons pour six euros.
- Dis moi lesquels.
L’amie de Coralie aux cheveux bouclés rempli un sac de bonbon sous la demande de Kendrian, il choisit quelques dauphins à la gélatine, des mini cocas, des crocodiles, citron vert, gros Dragibus et des langues de chats. Le tout pour six euros, comme convenu, il les remercie et leur dit au revoir.
- A bientôt j’espère ! Lui lance Coralie.
- Surement.
La porte de la boutique se ferme derrière lui, il prend la route pour aller chez Eileen. Un quart d’heure de bus et dix minutes de marche et le voilà devant la maison familial. La fenêtre de la chambre de Eileen est ouverte mais vu l’heure il peut se permettre de passer par la porte pour une fois. C’est sa mère qui vient lui ouvrir. Il lui sourit chaleureusement comme il fait toujours en face des parents de son amie.
- Mon petit Kendri ! Déjà debout ? Eileen dort encore mais tu peux aller la réveiller si tu veux, sourit la mère.
- Je vous remercie.
Ce genre de familiarité le gêne parce qu’il n’a jamais vraiment ressenti de chaleur maternelle mais au fond c’est aussi pour ça qu’il apprécie tant ses parents. Pour la joie de vivre qu’ils dégagent, ce sentiment de sécurité qu’ils font ressentir à un pauvre garçon qui n’est même pas des leurs. La mère de Eileen a tout de suite aimé Kendrian, elle rougissait même en sa présence sans cesser de lui dire qu’il était si mignon. Eileen elle-même se sentait gêné d’avoir une mère aussi fleure bleue.
Kendrian monte les escaliers jusqu’à la chambre de sa meilleure amie, il ouvre lentement la porte et découvre le corps endormi de la jeune fille sur sa couverture, couché comme une débraillée. Il s’approche sans faire de bruit et s’assoit sur le bord de la fenêtre en attendant que la belle ouvre les yeux. L’odeur du pin en face de la maison pénètre toute la chambre, les rayons du soleil viennent frapper sur la peau clair du garçon. Il plissent les yeux sous la lumière et met sa capuche pour se couvrir des rayons.
Brusquement il sent quelque chose venir le frapper derrière la tête, étonné Kendrian se retourne vers la façade de la maison, il aperçoit le visage souriant de Milan qui accoudait à sa propre fenêtre à côté de Kendrian, lui jette des pinces à linges.
- Debout de si bonne heure ? Demande Milan.
- J’avais un rendez vous ce matin, lui répond Kendrian.
- Avec qui ?
- Mon futur patron.
- Il est mignon ?
- C’est une fille, dit Kendrian en arquant un sourcil.
- Mignonne ?
- Je suis gay je m’en fou, répond franchement Kendrian.
« Milanophile » serait un terme plus correct dans son cas.
- Alors tu commences quand ?
- Lundi. C’est juste à l’essai pour l’instant.
- C’est déjà bien non ?
- Oui logiquement.
Le silence s’installe entre eux sans qu’ils ne se quittent des yeux.
- Tu ne te décides pas à venir de ce côté ? Sourit Milan.
- C’est trop dangereux.
- Pourquoi ? Tu as peur de moi ?
- Oui.
L’air sérieux de Kendrian amuse encore plus Milan, son regard devient plus doux et il penche un peu plus la tête sans détourner son regard. Il se redresse au bout de quelques minutes et s’adosse simplement à l’encadrement de la fenêtre.
- Qu’est-ce que tu fais cet après midi ?
- Je ne sais pas.
- J’allais vous proposer de venir voir un concert avec moi en plein air. C’est un ami de fac qui m’en a parler, c’est à deux heures d’ici.
- Un concert de quoi ?
- Tu verra bien si tu viens, sourit malicieusement Milan avant de fermer la fenêtre.
Kendrian secoue la tête et ferme à son tour la fenêtre, les yeux de Eileen commencent à papillonner il la regardent sortir du monde des songes, elle grimace et s’étire avant de se rendre compte de la présence de son ami qui la fixe avec amusement. Elle se retourne, encore fatiguée et remonte la couverture jusqu’au dessus de sa tête.
- T’es là depuis longtemps ? Elle lui demande.
- Assez longtemps. Il lui répond.
Elle soupire et sort rapidement de son lit pour s’étirer et se secouer un peu. Un réveil assez surprenant aux yeux de Kendrian, elle retire son pyjama, prend des habits propre dans son armoire et file dans la salle de bain. Il sort de la pièce et descend dans la cuisine pour l’attendre sachant très bien qu’elle va descendre pour prendre son petit déjeuner.
Assit sur sa chaise il tapote ses doigts sur la table commençant à s’ennuyer quand bizarrement il entend une conversation curieuse se dérouler dans le salon. Il y prête pas vraiment attention jusqu’à ce qu’il entende la voix de Milan.
- Déjà ?
- Tu sais ce n’est pas très grave je reviendrai bientôt.
- Mais mon garçon, je croyais que tu resterais avec nous toutes les vacances d’été !
- C’est une opportunité que je ne peux pas manquer maman.
- Je comprends mais ça fait long deux mois quand même…
- Je pars pratiquement toute l’année, deux mois ce n’est rien !
- Eileen est tellement contente quand tu rentres ça va la chagriner de savoir que tu pars deux mois en Angleterre.
- Faut pas exagérer c’est une grande fille maintenant.
- Ah mon petit Milan…
Kendrian déglutis, la nouvelle qu’il vient d’apprendre le met sous le choc, il ne sait plus quoi penser. Mais après tout pourquoi est-ce que ça le touche autant ? Il ne le voit pratiquement jamais alors deux mois de plus ou de moins ce n’est pas ça qui va changer quoi que ce soit et pourtant depuis la soirée du lac il a l’impression qu’ils se sont rapprochés. Si Milan ne lui en pas parler c’est qu’il n’en voit pas l’utilité de le faire, c’est sans doute ça qui lui fait le plus mal mais après tout, Milan n’a aucun compte à lui rendre.
Il va donc partir pour les vacances en Angleterre…C’est quand même loin l’Angleterre.
- Thé ou café ? Demande Eileen.
- Café.
Eileen sert le café à Kendrian, elle l’observe attentivement et remarque qu’il est plongé dans ses pensées, il fixe inlassablement un point invisible sur la table et semble à peine conscient de la présence de son amie. Elle s’assoit, son thé à la main et continue de regarder chaque trait de Kendrian comme si elle pouvait deviner ce qui le perturbe, voyant que peu à peu son visage s’assombrit elle commence à s’inquiéter et le secoue un peu pour qu’il sorte de son dialogue intérieur.
Kendrian cligne des yeux, il regarde Eileen et regarde ensuite son café.
- M-merci, dit il un peu perdu.
- Quelque chose ne va pas ?
- Je…Je me suis rendu compte que j’avais oublié un truc à la maison mais c’est pas grave, ment il tout en touillant le café.
- Hum…
- Au fait je suis passé au resto ce matin, je suis pris à l’essai ce lundi. Il reprend.
- C’est génial ça ! J’aimerais bien avoir un petit boulot pour cet été moi aussi !
- Il y a pas mal de demande tu devrais essayer.
Eileen reprend du poil de la bête et devient de plus en plus joyeuse, elle essaye de faire disparaître la soudaine morosité de Kendrian, plus enthousiaste à l’idée de sortir cet après midi pour aller au concert dont vient lui parler son ami. Elle se rue sur son frère qui franchi la porte de la cuisine. Elle le serre contre lui et le remercie de les emmener dans un endroit plein d’étudiants.
- Je suis sûr qu’il y a des mecs mignons, s’extasie Eileen.
- Tu verra bien, sourit Milan en tirant la joue de sa sœur.
Kendrian finit son café et n’ose même pas faire face à Milan. Si jamais ils viennent à parler, Kendrian ne résistera pas longtemps avant de lui reprocher son voyage à l’étranger sans l’avoir avertis, ni lui ni Eileen. Il se sent bizarrement trahis, seul, déçu. Encore une fois déçu.
Quelques heures plus tard les voilà partis pour le concert en plein air, Eileen monte le son de la radio et chante en même temps que la chanteuse. Si elle n’était là, le silence aurait été mortel : Kendrian tourné contre sa vitre regardant les paysages défilés sans vraiment les regarder et Milan concentré sur la route se rendant bien évidemment compte du mutisme soudain de Kendrian. Ils ne parlent pas déjà beaucoup en temps normale. D’habitude il se serait chamaillé avec Eileen pour qu’elle se taise, or là, il ne dit rien, il est comme absent. C’est peut être ce qui l’attire tant chez ce garçon, son côté renfermé et mystérieux, sa manière de tout prendre au sérieux même les choses les plus banales. La façon qu’il a de s’étonner si Milan lui parle, il se met soudainement à rougir.
Inconsciemment Milan sourit en y repensant, c’est sans nul doute l’expression qu’il préfère car il ne l’a jamais vu sourire.
Eileen se décide à embêter son meilleur ami en jouant avec ses cheveux tout en chantant, la tête de Kendrian bouge dans tous les sens et son visage stupéfait fait éclater de rire le conducteur, Kendrian se tourne automatiquement vers Milan qui continue de rire. Un éclat de joie si beau à son oreille qu’il veut l’entendre encore et encore. Seulement Eileen commence à lui taper sur le système ! Il prend ses mains et les retire de dessus sa tête.
- Je vais te tuer Eileen !
- I know whaaatt youuuuu wannnttt !!!!
- Pitié que quelqu’un l’étrangle…, subit Kendrian.
Il détache sa ceinture et saute sur les sièges arrières pour se venger de son amie qui n’arrive plus à chanter entre les rires et les cris de détresses à l’attention de Milan, ce dernier profite du moment. Malgré lui il se sent soulagé, Kendrian est redevenu normale.
Milan arrête la voiture dans un parking improvisé de terre sèche et de cailloux, Eileen saute presque hors de la voiture et s’étire tout en profitant des biens fait du soleil. Kendrian, capuche sur la tête, donne un petit coup dans les côtes de son amie pour lui faire redescendre ses bras, elle se met à rire et frappe à son tour Kendrian sur l’épaule avant de sauter à son cou.
- Ah ça me fait plaisir d’aller à un concert !
- Connaissant ton frère on va avoir le droit à du Mozart, soupire Kendrian.
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